Quand je repense à cette période, la première chose qui me revient n’est pas la difficulté.
C’est l’ambiance.
J’étais apprentie mécanicienne chez Renault, à Toulouse. Trente personnes dans l’atelier. Vingt-neuf hommes. Et moi.
Et pourtant, l’atmosphère était bonne. Vraiment bonne.
On se vannait beaucoup. On se provoquait, mais c’était bon enfant. Des blagues lourdes, des sous-entendus pas toujours très fins. Il fallait bien relâcher la pression. Et puis moi, j’étais joueuse.
Très vite, je n’étais plus “la fille”. J’étais un collègue.
Et le jour où j’ai eu droit aux mêmes blagues graveleuses qu’eux, celles qu’ils se racontaient entre eux, j’ai compris que j’étais intégrée.
Dans un atelier, l’intégration passe souvent par l’humour. Par la capacité à encaisser, à répondre, à rire avec. Ce n’est pas toujours élégant, mais c’est vivant. Et, d’une certaine manière, rassurant.
Cet été-là, Renault rappelait massivement les Clio 2 pour changer un joint de pipe d’admission, défectueux d’usine.
Sur le papier, l’intervention était simple. Dans la réalité, beaucoup moins.
La pièce était planquée derrière le moteur, coincée au milieu, avec très peu de place pour passer les bras, par le dessus comme par le dessous. Il fallait débrancher un capteur, déboulonner une série de vis, changer le joint, tout remonter. Rien de compliqué techniquement. Mais il fallait être mince. Souple. Et accepter de ressortir avec les bras griffés.
Il va sans dire que je suis rapidement devenue la volontaire désignée.
À force, je faisais cette intervention presque mécaniquement (sans jeu de mot). Je crois qu’aujourd’hui encore, je pourrais la faire les yeux fermés.
Quand tout s’enchaîne mal
Ce jour-là, on était en pleine bourre.
Des voitures partout. Des délais à tenir. Des chefs qui pressent. Vite, vite, vite.
Je manœuvrais une voiture pour la rentrer dans le garage quand un collègue arrive sur le parking par la droite, lui aussi au volant d’un véhicule entrant.
BIM. On s’accroche.
Réflexe immédiat. Je passe la marche arrière. Et là, quelqu’un venait juste de se planter derrière moi. Je ne l’avais pas vu.
RE-BIM.
En moins de cinq minutes, j’avais abîmé trois voitures.
Oui. Trois.
Un exploit que mon chef d’atelier n’a pas particulièrement applaudi.
Et évidemment, comme souvent dans ce genre de situation, la faute m’est tombée dessus sans discussion. Parce que j’étais au volant. Et soyons honnêtes, parce que j’étais une femme.
Ça n’a pas aidé à renforcer une confiance en moi qui était déjà fragile à l’époque.
Ce que le temps a fait émerger
Sur le moment, je n’ai rien théorisé. Je n’ai pas tiré de grandes conclusions. J’ai continué à travailler. À plaisanter. À faire ce qu’on attendait de moi.
Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris ce qui se jouait réellement.
Je n’avais pas été mise à l’écart.
Je n’avais pas été maltraitée.
J’avais été intégrée… selon des règles implicites que je n’avais jamais vraiment choisies.
J’étais celle qui passait partout.
Celle qui pouvait “bien s’en charger”.
Celle qu’on sollicitait naturellement, sans toujours se demander si c’était pertinent ou juste.
Et tant que je ne posais pas moi-même de cadre, ce cadre se dessinait sans moi.
Plus tard, ailleurs, la même mécanique
Des années plus tard, dans le business, j’ai reconnu exactement les mêmes schémas.
Être celle qui aide.
Celle qui dépanne.
Celle qui accepte de faire “un petit truc en plus”.
Celle qui s’adapte en permanence.
Au début, ça ressemble à de la confiance. À de la reconnaissance. Et puis, sans même s’en rendre compte, on se retrouve à porter plus que prévu. Pas parce que les autres abusent. Mais parce que ta place n’a jamais été clairement définie.
Là où la clarté change tout
Avec le recul, j’ai compris que le vrai sujet n’était ni l’accident, ni l’atelier, ni même le fait d’être une femme dans un milieu d’hommes.
Le sujet, c’était le cadre.
Tant que je ne le définissais pas moi-même, il se dessinait à ma place, au fil des besoins, des urgences, des habitudes. Sans intention malveillante. Sans complot. Simplement parce que c’est ainsi que fonctionnent les systèmes quand rien n’est explicitement posé.
Savoir ce que l’on fait.
Ce que l’on accepte.
Ce que l’on refuse.
Et surtout, ce que l’on ne veut plus assumer par défaut.
J’ai compris que, quand rien n’est clarifié, ce sont les circonstances qui décident. Les autres s’appuient sur ce qui est disponible, adaptable, efficace. Pas par abus, mais par logique.
Mais, une fois que cette clarté est posée, quelque chose change profondément.
On n’a plus besoin de se justifier pour dire non.

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